- Les Sculpteurs d'esprits (Août 1998)
Au départ il y a la matière brute. Puis, vient lartisan armé de ses outils avec
ses envies; envies de transformer, de façonner, de créer. Il sait quen travaillant
cette matière il trouvera sa liberté. Son travail est un besoin urgent de vivre,
dexprimer au monde ce quil a à lintérieur de lui pour le partager avec
celui qui est prêt à le recevoir. Son travail est lexpression de sa personne et il
lui permet de se révéler au monde.
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- « Tout art jouit du privilège
dexprimer le monde à sa manière.»
- Etienne Decroux
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- Tout commence par une vision, un transport à travers le temps
qui lui permet dimaginer le résultat de son uvre terminée. Vision qui ne
correspond que très rarement au résultat final quil avait vu, car rien nest
vraiment définitif dans sa pensée.
Alors, lartisan commence à travailler la matière. Il est porté par son talent,
parfois même dépassé par lui - un peu comme sil nétait plus le seul
maître de sa création. Son principal atout est son intuition, une tendance instinctive
à sentir ce quil fait sans être forcément toujours capable de lexpliquer
par des mots. Ce quil extériorise dans son uvre est ce quil ressent ici
et maintenant avec les bagages techniques, culturels quil a accumulé depuis des
années et ce petit filet dintuition qui le suit partout.
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- « Un arbre pour grandir en taille et en
beauté, doit soigner ses racines. Lhomme doit connaître ses racines, les aimer,
les soigner, les comprendre et non pas sen couper. Pourquoi? parce quil est le
résultat de ses racines. »
- Pierre Delorme
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- Parfois, une difficulté rencontrée le fait dévier du chemin
quil sétait tracé. Elle lui permet de rencontrer, quelquefois, des routes
secondaires bien plus belles quil ne laurait imaginé. Il ne doit pas lutter
contre cette difficulté, au contraire, il doit se laisser transporter vers dautres
inspirations; comme leau qui, lorsquelle rencontre un obstacle, le contourne
naturellement sans effort. Il doit rester souple dans son imagination, presque vide de
toute intention afin de pouvoir les accueillir toutes.
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- « Ne pas anticiper par la pensée ce que
seule lexpérience (physique) peut enseigner est un principe de base de
léducation Japonaise. »
- Pierre Delorme
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- Cest alors quil commence à toucher la matière.
Il la touche et la transforme au gré de ses sensations jusquà ce quelle
devienne une partie de lui-même. Au bout de son chemin, il touchera deux fois; une
première fois la matière et une seconde fois lesprit de ceux qui regarderont la
matière transformée par son pouvoir créateur.
Le sens par lequel nous percevons les choses, par contact ou palpation, sappelle le
toucher. Mais « toucher » cest aussi émouvoir, attendrir, concerner
quelquun. Le toucher est une arme extraordinaire pour qui sait sen servir. Il
a le pouvoir de rapprocher les gens et de les transformer.
Le créateur dillusions a, lui aussi, ce pouvoir de transformation qui passe par le
toucher. Sa matière à lui sont les esprits de ses spectateurs. Ses outils sont les
accessoires que ses mains manipulent pour altérer la matière vivante quil a en
face de lui.
Les cartes, les pièces ou une boîte mystérieuse ont le pouvoir déveiller
différents sentiments et daider à sculpter leurs esprits. Son instrument principal
est son corps qui lui offre toute une série davantages : Il y a sa voix qui se
glisse à lintérieur de ceux qui lécoutent. Sa voix qui peut devenir douce,
chaude ou tranchante. Puis, il y a les mots quil utilise et qui se mettent au
service de lhumour, du drame ou de la poésie quil veut faire naître dans
lesprit de ses spectateurs.
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- « Entendre la parole, en effet, cest
dabord en reconnaître le son, cest ensuite en retrouver le sens, cest
enfin en pousser plus ou moins loin linterprétation : bref, cest passer par
tous les degrés de lattention et exercer plusieurs puissances successives de la
mémoire. »
Henri Bergson
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- Il y a son visage qui peut transmettre des sentiments tel que
lamour, la haine, la surprise. Son visage qui dévoile passagèrement ses intentions
et ses humeurs. Son visage qui nest pas pour lui mais pour celui qui le regarde.
Il y a ses gestes qui sont là pour continuer, souligner, terminer une action du corps
mais qui peuvent aussi achever un texte en lui donnant une signification supplémentaire.
Le geste peut même devenir un langage à lui tout seul.
Il y a son silence qui nest pas neutre, qui nest pas du repos, mais qui est le
moment dans le temps où laction intérieure vit, la sienne mais aussi celle du
spectateur. Elle nest plus simplement physique mais psychique. Elle ne concerne plus
uniquement le corps mais lesprit et la pensée. Tous ces outils servent à
transformer une réalité et à toucher ceux qui la voient. Toucher et pouvoir toucher est
le but final de son travail.
Lart scénique ne meurt pas à la fin du spectacle, au contraire, il vit et se
transforme au gré des années si, entre le créateur et son public, il y a eu un
échange, une écoute, une communication. Le façonnage de lesprit du spectateur
existe lorsque «lartisan-sculpteur» a pu le pénétrer pour y travailler. Une
belle ouverture desprit de la part du spectateur facilite ce travail. Mais au delà
de cette ouverture, quelle soit grande ou petite, si le spectateur ne reçoit pas ce
que lartisan a voulu lui transmettre, la sculpture de son esprit risque dêtre
inachevée. Ne nous y trompons pas, dans chaque art scénique, il y a différentes
lectures. Tous les esprits ne peuvent pas être sculptées de la même façon. Certaines
matières sont plus dures, dautres plus friables. Lartisan doit pouvoir
sadapter pour que son uvre finale voit le jour.
Dans un spectacle où des spectateurs de différents horizons se rejoignent pour vivre une
émotion en commun, lartisan sculptera les esprits de chacun en même temps avec
tout ce que cela sous-entend comme résultat. La diversité est belle. La seule contrainte
quil a, est de sassurer que ses spectateurs ont compris ce quil a voulu
transmettre à travers son spectacle. Si le public ne perçoit pas ce que lartisan a
voulu dire, cest que quelque chose ne fonctionne pas dans lutilisation des
outils avec lesquels il travaille. Même si lartisan pense que ce quil fait
est juste, le public reste et restera toujours le meilleur baromètre de son spectacle.
Cest au public quil offre ses créations, cest le public quil doit
écouter. Le spectacle « vit » par sa présence, il est le miroir vivant de son triomphe
ou de son échec. Il nest pas simplement la base de son travail mais aussi la
finalité de son art.
Si il parvient à toucher et à sensibiliser ses spectateurs, il leur laissera une
emprunte indélébile de son passage dans leurs vies. Cest à ce moment quil
aura réussi ses «sculptures ». Ses illusions seront alors mémorables et sa
personnalité inoubliable. Et au fil des années de travail, il prendra enfin conscience
de cet extraordinaire pouvoir de transmission de bonheur quil possède.Mais pour
arriver à ce stade de maturité artistique, il doit être patient car le chemin est long
avant de pouvoir utiliser adroitement et efficacement tous les outils quil a à sa
disposition pour travailler son art. Et peut-être quun jour à force de travail et
de persévérance, il deviendra alors « artiste »!
Un artisan on peut sen souvenir mais un artiste on ne peut pas loublier!