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Du mime sacré au mime de théâtre (*) Je vous propose de faire une brève excursion dans lhistoire du geste. Les annotations que vous découvrirez en italiques sont des réflexions personnelles nées de la lecture du livre de Yves Lorelle. Mon but est de les partager avec vous sous forme dun échange dopinion sans aucune prétention. Si elles vous font réfléchir je serai satisfait mais si elles vous font réagir je serai pleinement heureux. Le théâtre consiste précisément à rendre visible linvisible (les morts, les ancêtres, les dieux). Il use du travesti et des métamorphoses. Il crée lillusion par le masque ou le rôle (persona, en latin). Il stupéfie par des phantasmes, des apparitions, des forces de la nature personnifiées. Lillusion est-elle une forme dérivée du théâtre ? Peut-être, mais ce qui est certain cest quelle est plus proche de lart de linterprétation que celui de lacteur car le créateur dillusions se représente lui-même sans pour autant devenir quelquun dautre. Nous invitons nos spectateurs à rentrer dans une autre réalité où, contrairement à la définition ci-dessus, nous rendons invisible ce qui est (ou pourrait être) visible. Lauteur suppose que lobservation des différentes formes de mimétisme et de travestis animaux aurait pu fournir aux sorciers des temps archaïches, les bases concrètes dune théâtralité magique, voire lidée même de théâtre. Il est intéressant de noter que lauteur parle de théâtralité magique. La source de la représentation théâtrale a donc un caractère sacré qui me fait dire que lillusion nest pas une forme dérivée du théâtre mais bien le contraire : le théâtre étant une forme dérivée de lillusion. Lauteur propose : a. La transe : le fidèle "est chevauché " par la divinité (le terme de cheval est commun à de nombreuses cultures). Cest la phrase rythmique. b. Lincarnation : lesprit ou la divinité se manifeste, à travers les gestes et paroles du danseur. Cest la phrase mimique. Le problème du rythme : Limportance du rythme dans les différentes phases possessionnelles est considérable. Pour les Oubis de Côte dIvoire, cest aussi le rythme qui "permet dentrer en communication avec les puissances occultes ". Cette phase dinitiation à la transe est dans la grande majorité des cas accompagnée de percussions. Cest le rythme des tambours qui invite linitié à pénétrer dans une autre réalité. Le rythme des percussions nest pas la seule clef à ouvrir les portes de lautre réalité. Linitié peut parfois être aidé de psychotrope (substance qui agit sur le psychisme). Ces techniques font parties intégrantes de lhéritage des chamanes. Théâtralité de la possession : Comme au théâtre, "la notion du temps sabolit ", note Métraux. Létat ou laliénation éphémère du possédé est un état que lon peut comparer en partie à laliénation du comédien. Mais cette comparaison nest valable quen relativant la notion de rôle, en lui donnant un contenu différentiel, et en précisant que chez lacteur le défoulement nest que partiel. (*) par Yves Lorelle La renaissance du livre, 1974 Dans lillusion, lartisan peut prétendre dominer le temps en larrêtant (arrêt des aiguilles dune montre), en se projetant dans le futur (effets de prémonition, de prédiction), en voyageant dans le passé (découverte dune carte pensée mentalement), en le transformant, en le contrôlant, etc. Du côté du spectateur, celui-ci est invité à pénétrer dans un monde où la notion de temps comptabilisé nexiste plus (à condition que le spectacle soit bon, naturellement). Si le spectateur rentre volontairement dans le spectacle, une heure lui paraîtra un laps de temps très court. Si au contraire, il ne rentre pas dans le spectacle, une heure deviendra, pour lui, une éternité. Porteurs du masque et techniques du corps : Depuis lhypothèse de Maspero, une partie de lart de la sculpture dite primitive et de la peinture des civilisations disparues est interprétée comme un "reportage " sur des cérémonies du Théâtre Magico-religieux. Ceux quon croyait des personnages hybrides - corps dhommes et têtes danimaux - se révèlent des mimes porteurs de masques. Une fois encore nous abordons le thème du Théâtre Magique et religieux. La magie qui offre la possibilité de contrôler les forces positives et obscures du monde me fait dire que la représentation du sacré par lillusion nétait prétexte quà contrôler et manipuler les autres. Mais lillusion par le divertissement est-elle venue avant, pendant ou bien après cette époque ? En vertu de son caractère sacré, de ses liens avec une épopée surhumaine, surnaturelle, littéralement prise au "tragique", le masque crée ses propres besoins. Mime, acrobate, porteur inspiré ou danseur virtuose, son animateur est avant tout un servant. Il se soumet à une technique du mouvement qui est fixée avant lui. Son individualité dartiste reste cachée sous lanonymat. Il ne se démasque pas en public. Ses talents ne seront donc jamais lobjet de compliments personnels. Il sefface totalement derrière lobjet auquel il prête vie. Jaime ce côté où lart est au premier plan avant lartisan. Où le talent est au service de lart et non à la valorisation personnelle. Pourtant, et cest paradoxal, mes convictions sont opposées à cet état desprit puisque je suis convaincu que ce qui prime (même si on ne peut pas dissocier lartisan de ses techniques) nest pas ce que lon fait mais qui on est. Le secret fait partie des obligations du porteur. Il ne faut pas oublier que les connaissances dont il est dépositaire servent à évoquer des événements mythiques tels que la Création du Monde, larrivée de lHomme sur la Terre, la fondation de la Tribu. Cette évocation est plus quune simple "représentation" : elle resserre les liens entre lhomme et le divin par la présence des ancêtres (qui ont leurs masques et leurs "acteurs"), elle réactualise les Actes des Temps Légendaires, elle recharge ainsi les institutions qui maintiennent une société en équilibre, elle élimine la frontière entre le Naturel et le Surnaturel - ce faisant elle exorcise les tensions individuelles engendrées par lantagonisme de la Réalité et de lImaginaire. Dans lart de lillusion, il y a un côté "tradition" qui se perd. Les jeunes ont un accès de plus en plus facile aux "secrets". Et la tendance veut quon essaye de trouver de nouvelles méthodes pour présenter un effet classique. On en vient, me semble-t-il, à dénaturer leffet original et à lui enlever tout son sens originel. Lexemple de la carte dans la cigarette est un exemple parmi tant dautre : aujourdhui le magicien fait choisir une carte, demande une cigarette à un spectateur, lallume et retrouve la carte dans la cigarette (leffet est rapide, intéressant, mais où est la logique dans laction magique ? ). A lorigine, le magicien faisait choisir une carte, il la plaçait dans une enveloppe quil scellait afin de la remettre à un spectateur pour quil la place dans sa poche. Ensuite, il demandait une cigarette à un autre spectateur, lallumait, lui trouvait un goût bizarre, louvrait et trouvait la carte du spectateur dedans. Intrigué, il demandait au spectateur qui avait lenveloppe de louvrir et celui-ci découvrait du tabac à la place de la carte. Le magicien prenait lenveloppe et demandait au spectateur qui lui avait donner la cigarette de sentir le tabac pour confirmer par lodeur quil sagissait bien du tabac de sa cigarette. Tout nétait-il pas logique ? Trouvez-vous un défaut dans la construction de cette routine ? Ne manque-t-il pas quelque chose dans la routine de la carte dans la cigarette telle quelle est faite aujourdhui ? Le respect des traditions est, me semble-t-il, une valeur sûre. Ne loublions pas. Les quatre types de masques coïncident avec les quatre éléments du Cosmos, en même temps quils évoquent des animaux précis. Lhyène est chargée détablir un lien entre les appétits terrestres et lUnivers par sa mort qui est une transfiguration. Elle se contente des choses de ce monde et sen repaît. Les singes concrétisent les états transitoires : lenfance, par exemple. Ils sont dans une agitation constante. Les vautours ont la "connaissance joyeuse" ou bouffonnerie. Ils essaient de convertir lhyène par des méthodes grotesques ? Les lions seuls possèdent la connaissance divine. Très sereins, ils accueillent avec dédain les provocations de lhyène qui voudrait que les lions vivent comme elle. Dans le théâtre du geste, il y a : - Le mime (matériau moteur) - le masque (matériau optique) A ceux-ci sajoutent : - la vibration ou la musique (matériau sonore) - la structure de participation (offrandes, oraisons, etc.) Le masque peut être considéré comme un accessoire de la dépersonnalisation. Et cest à ce titre quil intéresse le plus lhomme de théâtre, comme le sociologue. On ne peut pas mettre certains masques africains ou océaniens sur sa tête et avoir la prétention de rester soi-même. Les masques-cagoules sur ce plan jouent un rôle évident dans leur simplicité. Le processus de la transformation ne peut sexpliquer rationnellement. Ainsi faut-il le cerner par une autre forme de discours : Pénétrer dans le secret dune Autre-réalité en perdant la sienne. Dépasser les apparences. Déjouer pour connaître et signorer soi-même pour jouer lAutre. Tel pourrait être le yin et le yang du système des masques. Ayant fait quelques ateliers de masques et de clown, je voudrais confirmer que dès les premières minutes du port du masque ou du nez rouge, quelque chose détrange se passe à lintérieur de nous-même. Dans un premier temps, la sensation de dédoublement de personnage nous envahit comme si nous étions à la fois acteur et spectateur. Une autre sensation que jai ressentie est celle davoir limpression, par moment, dêtre observateur et de ne plus être vu par les spectateurs. Cest à dire que mon véritable moi se cachant derrière le port du masque, je me sentais moins vulnérable aux yeux des autres. De plus, très vite on découvre une nouvelle aire de jeu quon ne se connaissait pas. Tout devient plus enfantin, plus facile, plus caricatural. Bref, le jeu devient plaisir. Essayez et vous verrez ! Le mime romain a selon les auteurs une naissance contradictoire : pour les uns, la mimétique est savante et poussée à un degré de virtuosité qui arrache ladmiration des plus grands poètes ; pour les autres, elle nest que représentation grossière et obscène et abaisse les spectateurs au niveau le plus bas. On se demande parfois si ces gens parlent de la même chose... La naissance : Pour séduisante quelle soit, la tradition qui fait de Livius Andronicus acteur parlant frappé de mutisme, "linventeur du Mime ", nexplique pas lessentiel : à savoir quil y eut une continuité méditerranéenne de lart dexprimer avec les diverses parties de son corps. Ecoutons la version de Tite Live : " Andronicus, comme tous les poètes de son temps, représentait lui-même ses ouvrages. Souvent redemandé par le peuple, il fatigua sa voix. Il sollicita donc et obtint, dit-on, la grâce de placer devant le joueur de flûte un jeune esclave qui chantait pour lui. Il pouvait ainsi jouer le canticum avec plus de vigueur et dexpression, nayant plus à soccuper de ménager sa voix ". Lhistorien ajoute que ce fut lorigine de "lhabitude que prirent les histrions davoir pour les airs un chanteur qui suivait leurs gestes... " En fait, cet Andronicus est dabord un acteur grec, introducteur du théâtre hellène dans le Latium. Ensuite, une vedette qui inventa le "one man show " son talent ayant heureusement compensé une infirmité soudaine. Pour voir quil sagit là dune transformation des techniques dacteur, et non de la naissance du mime, il suffit au reste daligner deux dates : - laccident dAndronicus Livius se situe en 240 avant J-C (selon Raymond Bloch, "Eturie, Rome et Monde romain, cat. Le Masque). - larrivée des mimes étrusques à Rome, où ils sont appelés en raison de leur réputation, a lieu au IVème siècle avant J-C, soit à peu près cent cinquante ans auparavant. Il y a donc très probablement à Rome plusieurs courants qui facilitent léclosion du théâtre du geste et le poussent peu à peu à devenir autonome, mais non totalement muet, puisquil y a une répartition du texte et du mime sur deux acteurs. Lapogée : La technique du pantomime sarticule en trois points : les pas, le travail de lattitude, le travail des mains (chironomie). Sur la chironomie une description de Quintillien guide notre imagination : " Le nombre des mouvements dont les mains sont capables est incalculable et égal presque celui des mots... Elles demandent et promettent, elles appellent et congédient, elles menacent et supplient. Elles expriment horreur, crainte, joie, tristesse, hésitation, aveu, repentir, mesure, abondance, nombre, temps. Nont-elles pas le pouvoir dexciter et de calmer, dimplorer, dapprouver, dadmirer, de témoigner la pudeur ? Ne tiennent-elles pas lieu dadverbes et de pronoms, pour désigner les lieux et les personnes ? Il y a encore dautres gestes où la main fait entendre les choses en les imitant. Ainsi pour exprimer que telle personne est malade, elle contrefait le médecin qui tâte le pouls ; ou pour signifier que telle autre sait la musique, elle compose ses doigts à la façon dun joueur de lyre ". Outre le pouvoir visuel des mains que nous connaissons tous, noublions pas le pouvoir du toucher qui rapproche lartisan de son spectateur et qui peut être amical, doux, brutal, sensuel, etc. Il peut même être une source précieuse dinformations pour celui qui sessaye à la lecture de pensée par contact musculaire. La disparition : Le fait que la pantomime Balymachia ait été interdite lors du troisième concile de Tolède, en 589, démontre pourtant que cette technique était encore assez vivace pour être censurée. Elle na donc pas tout à fait "disparu delle-même "... A cette époque un vrai voleur était crucifié sur scène à la fin dun mime, le Laureolus de Catulle, pour accentuer le réalisme. Le mime funéraire à Rome : Le culte des morts est commun à des civilisations différentes et subsiste encore de nos jours. En Nouvelle-Guinée, des simulacres rituels sont exécutés par la communauté à loccasion des enterrements. Parallèlement, le maquillage blanc, livide, dont tous les assistants de la cérémonie se couvrent le visage, est une des premières manifestations du maquillage des Pierrots. Le blanc est la couleur de lAutre monde. Les avatars du mime : Les mimes sont bel et bien visés par ceux qui furent les premiers maîtres à penser de la Chrétienté. Un exemple : " Par les gestes et les mouvements dissolus du corps, infamie particulière à la scène comique, de misérables histrions sacrifient leur honneur à Vénus et Bacchus, ceux-ci en dégradant leur sexe, ceux-là par dimpudiques pantomimes (...). Encore un point commun avec notre art (et celui de la jonglerie et du chant) : la persécution de lÉglise !
Les masques et la société italienne : Le masque incite à une animation dautant plus largement corporelle que le visage personnel de lacteur est aboli. Il tend donc à développer les moyens physiques, à faire jouer les membres, les articulations du corps et même le tronc. Ce qui se vérifie sur certaines gravures de la première époque et principalement dans les poses des Arlequins et de quelques Pantalons. Les dons et la souplesse des interprètes ont joué ici un rôle évident. Une autre réponse touche à laspect juridique. Si les obsessions collectives se libèrent publiquement, même à travers une image transposée de labsurde social, les autorités peuvent reconnaître lobjet de la satire. La distance qui existe entre le masque et lhomme met ce théâtre hors de portée de la censure et également de lautocensure.
Mimes malgré eux : Il y a aussi Joe Grimaldi, promoteur d lécole anglaise de pantomime. Sauteur, acrobate italien, Grimaldi importe cette pantomime de fortune à Londres, après un passage dans les foires parisiennes. Elle y devient en un siècle laffaire des clowns, successeurs démocratisés des bouffons de la Cour. Ainsi sachève, pour les mimétiques européennes et leurs avatars, un cycle de près de trente siècles qui mène le spécialiste du geste du temple au théâtre, puis du théâtre au boulevard du Temple... Profanation, spécialisation, autonomie, persécution, appauvrissement sont les étapes de ce voyage dune technique dans le temps. On peut penser que lart de lillusion a subi le même parcours, allant de la découverte de techniques en passant par linterdiction dexercer qui découlait obligatoirement dun appauvrissement de lart pour revivre à nouveau et devenir ce quil est aujourdhui. Deux phénomènes se produisent au début du XXème siècle : le cinématographe récupère les morceaux épars dune tradition ; des hommes de théâtre repensent leur métier et veulent réintroduire le Corps, puis les techniques du geste parmi les moyens dexpression de la scène. Là aussi le cinématographe a apporté à lillusion une nouvelle source de créativité (donc de forme de pensée) qui a sensibilisé, entre autres, Méliès et les partisans de la Lanterna Magica. Malheureusement, à cause du succès du cinématographe, les salles de music-hall ont petit à petit disparues pour laisser leur place aux salles de cinéma telles que nous les connaissons aujourdhui. Le corps retrouvé : Puisque le théâtre est de toute façon un mensonge, et un "mensonge prémédité ", quil soit un mensonge qui transporte limagination. Voilà de quoi se réclament ces derniers.
Le corps et le mouvement : Edward Gordon Graig se dresse dabord contre les murs des "monstres sacrés ". Le théâtre est gangrené par lintérêt personnel. Les acteurs doivent devenir ou redevenir des sportifs et des artisans. La servile imitation sera remplacée par le pouvoir créateur, le réalisme par la beauté. En même temps quà la poussée réaliste-naturaliste dans le jeu de lacteur, il déclare la guerre au naturalisme du décor. Il réinvente la scène. Il veut ouvrir le rideau avant le début de la représentation, fait le projet dune salle nouvelle en pente douce vers la scène (maquette de 1897), invente les changements "au noir ", supprime la rampe (1899), se fait le champion de la matière, de la lumière et des paravents ou surfaces mobiles, les "screens" (Hamlet à Moscou, 1911). Il ira même jusquau décors projetés après la guerre 14-18. Le mot et le geste : " Dans le langage daction fait de gestes et de mimiques, se trouve lorigine de toute manifestation artistique ". A. Comte (traité de sociologie) " Le langage vocal nest quun secteur du système entier des mouvements expressifs... un fragment de la musique densemble ". Wundt " Lactivité motrice pénètre la psychologie tout entière " Ribot (la vie inconsciente et les mouvements) " Le langage articulé et le "langage cinétique " ont la même localisation dans le cerveau ". Vendryes
Le père Jousse affirme que le mot nest quune émanation dun geste parmi dautres : le geste "laryngo-bucal" (cf. la notion de "gestique vocale ", à propos des masques italiens). Nest-ce pas alors une querelle digne des docteurs de Molière que celle qui oppose les partisans du geste à ceux du mot au théâtre ? Pas tout à fait. André Veinstein constate quil y a une hiérarchie des arts dans notre culture, doù prédominance du langage articulé - en tant que valeur de "civilisation" - sur le geste. Si cela nétait pas, Antonin Artaud naurait peut-être pas écrit une ligne de tout son uvre. Je voudrais ajouter que le geste me semble indispensable au mot, il laccompagne toujours même inconsciemment, il ajoute une "plus-value " au mot et il me semble plus vrai que lui. Ne dit-on pas quil y a parfois une différence notable entre ce que lon nous dit et ce que transmet le geste du parleur ? Si tel est le cas, méfions-nous de notre interlocuteur, il se pourrait quil nous mente ! La quête de lunité : Pour Antonin Artaud aussi, parole et geste sont les deux faces dune même réalité et il nisole ni le mime ni les mots. Il nous apporte une des méditations les plus riches. Les mots nous offrent trois types de discours (comme expliqué par Duraty dans son livre "magie pour rire " - Tome 1 aux Éditions Duraty, 1981) : - le discours supplémentaire qui décrit ce que lartisan est en train de faire et qui napporte rien à laction ; - le discours complémentaire qui est donc, un complément de limage et qui ajoute une dimension poétique, humoristique, dramatique, etc., à laction ; - le discours en contre-pied qui est complètement surréaliste, puisque ce qui est dit ne correspond en rien à ce qui est montré. En utilisant le deuxième et le troisième type de discours, on peut créer un univers qui demandera une certaine interprétation de la part des spectateurs, ce qui permettra une lecture du spectacle à plusieurs niveaux. Jajouterai à cette théorie un précepte simple et pratique : plus le visuel est faible, plus il faut un texte fort, et plus le visuel est fort, plus le texte doit être faible ou même inexistant. Quest-ce quAntonin Artaud entend par pantomime ? : " Par pantomime non pervertie, jentends la Pantomime directe où les gestes au lieu de représenter des mots, des corps de phrases, comme dans notre Pantomime européenne vielle de cinquante ans seulement, et qui nest quune déformation des parties muettes de la comédie italienne, représentent des idées, des attitudes de lesprit, des aspects de la nature, et cela dune manière effective, concrète, cest-à-dire, en évoquant toujours des objets ou détails naturels, comme ce langage oriental qui représente la nuit par un arbre sur lequel un oiseau qui a déjà fermé un il commence à fermer lautre... ". Vers la représentation par le mouvement : Voici quelques règles sur lexpression corporelle transmises par le maître du geste, Etienne Decroux : 1 - La règle du raccourci : Le raccourci est léquivalant de lellipse cinématographique. Cest la faculté pour le geste mimé de contracter ou de condenser le temps et lespace dune action, de traduire cette action en image musculaire. 2 - La règle du contrepoids : Le contrepoids est une compensation musculaire qui permet au corps de retrouver son équilibre lorsque les membres se déplacent. Exécuté volontairement, il donne au geste qui se meut dans le champ imaginaire une forte puissance évocatrice. 3 - La hiérarchie des organes : Decroux découvre la primauté du tronc et lui demande de participer en priorité, à ce nouvel art de représentation par mouvement du corps : " Dans notre mime corporel, la hiérarchie des organes dexpression est la suivante : le corps dabord, bras et mains ensuite, enfin, visage ". Pourquoi repousser au dernier plan le visage et les mains ? Ce sont les instruments du mensonge et les séides du bavardage. 4 - Lindépendance musculaire et articulaire : Lindépendance des segments du corps, acquise par la gymnastique dramatique, permet de "ne mobiliser que ce quon veut mobiliser ". Pourquoi lutter contre la tendance quont toutes les parties du corps à bouger lorsqu'une seule partie bouge ? (Cette tendance que Decroux appelle "les besoins musculaires " sexplique pour lui par trois mobiles : se mouvoir, séquilibrer ou se dégager. Yves Lorelle ajoute : " Il oublie une quatrième raison qui me paraît tout aussi déterminante : la culture gestuelle apprise par imitation et par pression sociale dès lenfance). Parce que lesprit veut savoir quel organe se pose, répond le grammairien du mime. 5 - La mécanique du corps ou géométrie mobile : Un des principes quil va adopter est de "pouvoir se mouvoir comme une mécanique ". Pouvoir et non devoir, précise-t-il. " La beauté que nous avons en vue étant lexpression corporelle, il faut pour y accéder lutter contre notre nature ". 6 - Le fondu, le "toc ", le ralenti... Sont les caractéristiques rythmiques du mouvement. Decroux donne peu de détails sur ce point dans son livre, mais on sait combien les mouvements en fondu ont dabord surpris ses premiers spectateurs. Leur pouvoir dincantation est indéniable. 7 - Lattitude est la ponctuation du mime : Lopposition que Decroux établit entre "geste " et "attitude " nest quune question de définition et lautopsie de ces mots demanderait quelques pages. Virtuose du silence : Marcel Marceau Aux yeux de Marcel Marceau, pour faire un bon mime, trois qualités sont essentielles : La souplesse, la sensibilité, le sens du temps. Il insiste beaucoup sur la troisième car, dit-il, le geste sinscrit dans le temps comme la phrase sécrit sur la surface dune page. Marceau définit deux mimes : - Le mime objectif - Le mime subjectif " Nous distinguons les mouvements mécaniques purs naissant des objets : mime objectif. Et ceux qui touchent aux caractères et aux passions de lêtre humain, ceux qui relèvent également de lidentification de soi-même avec tous les éléments, autrement dit le " mime subjectif " (1956). Son vocabulaire (manière douvrir une porte, décarter un rideau, de marcher contre le vent, etc.) procède dun triptyque expressif qui, en général, sarticule ainsi : 1 - le geste donne une image "objective " 2 - le masque renvoie limage au public en lui donnant un contenu émotif 3 - le corps opère une compensation musculaire ou contrepoids (contrepoids = compensation dans un sens opposé à leffort ou au déplacement du corps et qui, en général, sert à rétablir léquilibre.) Marceau a aussi bien le sens des ruptures que celui des enchaînements, ce qui lui vient, dune part, de son admiration pour Chaplin, dont il connaît à fond les classiques, dautres part de son intuition du rythme. Ce sont, dit-il, les ruptures et les pertes déquilibre qui provoquent le rire. " Le rire a des mouvements lents et fondus dans le tragique, saccadés et mécaniques dans le comique ". Ici se termine notre voyage au pays du geste, ce ne fut quune courte escale mais jespère quelle vous aura plu. A très bientôt! Mars 1999.
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« Your illusions are my reality » - www.carlosvaquera.com