28 septembre 2005

 
La diagonale du fou

 

Pierre Kroll biaiserait-il? Hier encore fou du roi, si prompt à reconnaître dans le jeu politique les travers des puissants, le voilà aujourd'hui fait Chevalier de l'ordre de la Couronne. Cela vous range-t-il un homme, en l'occurrence un comique? Heureusement, non. Tout chevalier qu'il soit, titre ne fait pas noblesse. On en veut pour preuve, ci-dessous, son discours de remerciement, dont on dit qu'il a quelque peu incommodé la ministre et son entourage. Et nous qui craignions qu'on nous le change...


"Oufti, comme on dit chez moi. (...) J'ai très envie d'accepter votre médaille, madame, parce que ça me touche. Moi qui commence à m'attrister de voir que de plus en plus de ministres sont plus jeunes que moi, je me retrouve dans le rôle d'un homme d'âge mûr auquel une gamine veut faire un beau cadeau que lui permet son petit portefeuille. C'est irrésistible.
 

Mais d'autre part, moi qui fus un sincère objecteur de conscience, j'ai longtemps cru que l'on ne décorait que des soldats qui
avaient perdu un bras, une jambe ou leur paire de c... au front (ce qui est difficile car c'est rarement au front qu'on les porte) - il s'agissait juste d'un pari pris avec Jacques Mercier que j'arriverais bien à glisser un mot déplacé dans mon discours - je pensais donc que l'on ne décorait que des militaires et ceux parmi les civils qui copiaient leur obéissance. Je n'en suis pas vraiment.
 

L'avantage, cela dit, de ne rien y connaître en médailles et breloques du genre, c'est que je ne sais absolument pas où se situe, sur une échelle des honneurs, ce dont vous me gratifiez aujourd'hui. Est-ce un pin's à deux balles pour récompenser les saltimbanques méritants, comme me le laisserait penser le fait de me retrouver dans une fournée, à peu de chose près, de petits comiques de tous âges ou est-ce qu'en sortant d'ici, je dois avoir le sentiment d'avoir rejoint déjà Ilya Prigogine et Jules Beaucarne? Je n'en sais rien.


Nombre de mes amis, dont certains ont fait le déplacement, s'imaginent très mal me voir accepter que vous accrochiez au revers de mon veston un label de défenseur de la patrie, alors que je m'évertue à ironiser sur le fait que, le plus souvent, elle me paraît menacée avant tout par ceux-là mêmes qui la dirigent. De plus, je ne vous l'ai pas dit mais j'ai déjà été fait chevalier. Oui. Il y a deux ans. Chevalier de la confrérie des côtes-du-Rhône et je me demande si ça ne suffit pas amplement.


(...) Allez, rassurez-vous, j'accepte avec joie votre macaron. D'abord, parce que les méchantes langues disent que vous décorez à tour de bras étant donné que votre maigre budget ne vous permet pas beaucoup de faire parler de vous autrement. Alors si je refuse publiquement cette décoration ministérielle, je me retrouverai peut-être bien - mais vous aussi - en une d'un journal avec un titre "II refuse la décoration de la ministre" ou quelque chose comme ça. Je ne vous ferai pas cette publicité. En acceptant, je nous rétrograde modestement, vous et moi, dans les pages arrière des journaux. Et puis,
je vais vous dire enfin: j'accepte avec joie parce que insensiblement, aussi peu que ce soit... ça me rapproche du trône! Allez savoir où ça finira. - Pierre Kroll, le 23 septembre 2005

 
 
paru dans le télémoustique du 28 septembre 2005
www.duBus.info